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La condition pérégrine d’Abraham : étranger ou immigrant

Par : Martin Bellerose

Parabole // Dans les récits bibliques, Abraham se déplace constamment en quête de la terre qui lui a été promise par Dieu. L’auteur de la Lettre aux Hébreux écrit au sujet des patriarches que : « Dans la foi, ils moururent tous, sans avoir obtenu la réalisation des promesses, mais après les avoir vues et saluées de loin et après s’être reconnus pour étrangers et voyageurs sur la terre » (He 11, 13). Il conçoit donc la vie d’Abraham comme un pèlerinage vers une terre promise : « en fait, c’est à une patrie meilleure qu’ils aspirent, à une patrie céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu ; il leur a, en effet, préparé une ville » (He 11, 16). C’est cette « ville » que saint Augustin appellera plus tard la cité de Dieu.

Dans le présent article, nous verrons comment ces récits nous rejoignent comme chrétiens et citoyens, soit parce que nous sommes ou avons été dans une situation de migration ou d’immigration, soit parce que nous sommes de ceux qui sont appelés à offrir l’hospitalité. Nous verrons comment nous sommes arrivés à concevoir le cycle d’Abraham comme un pèlerinage et en quoi cela consistait, en tenant compte de ce que les auteurs bibliques vivaient lors de la rédaction de ce texte. Nous terminerons par une réflexion contemporaine inspirée du récit de la condition pérégrine d’Abraham.

L’itinéraire d’Abraham

Selon le récit de la Genèse, la vie d’Abraham n’est que mouvements migratoires. Lorsque Dieu lui demande de quitter son pays (Gn 12, 1), Abraham n’en est pas à sa première migration. Déjà il était sorti d’Our en Chaldée pour vivre à Harrân (Gn 11, 31). Il se déplace vers le Néguev (Gn 12, 9) puis est poussé en Égypte par la famine (Gn 12, 10). Expulsé par le Pharaon, il se rend ensuite entre Béthel et Aï (Gn 13, 3-4a). Plus tard, après s’être séparé de Loth, Dieu lui dit de parcourir le pays « en long et en large », car il le lui donnera (Gn 13, 17). Installé à Hébron, il part « pour la région du Néguev, il habita entre Qadesh et Shour puis vint séjourner à Guérar » (Gn 20, 1). À travers tous ces déplacements, le patriarche s’établit en certains lieux sans savoir combien de temps il y passera. La Genèse mentionne aussi qu’« Abraham résida longtemps au pays des Philistins » (Gn 21, 34). Ce n’est que pour la sépulture de sa femme Sarah qu’il possèdera enfin une parcelle de la terre qui lui été promise.

Une certaine lecture du cycle d’Abraham ne voit dans tous ces déplacements que la manifestation d’une vie nomade des plus « normales ». Cependant, le nomade ne cherche pas une terre promise et encore moins à s’y établir. Abraham, pour sa part cherche à jeter l’ancre quelque part. Il est parfois invité à un endroit et parfois il en est expulsé ; parfois il n’est que de passage et parfois il réside plus longuement. Sa seule motivation à s’établir quelque part ou d’en partir dépend souvent de ce que Dieu lui a communiqué. Chose certaine, il ne fait pas que migrer au gré de son troupeau. Il habite des contrées étrangères et il migre dans la terre qui lui a été promise et qui lui est encore étrangère.

Le contexte de rédaction du cycle d’Abraham

Lorsqu’on lit le cycle d’Abraham sous l’angle d’une théologie de la migration, on sent qu’une lunette de lecture étrangère est imposée au texte pour lui faire dire quelque chose d’autre que ce qu’on a « toujours compris ». On s’aperçoit alors que cette compréhension classique du texte s’explique par une séparation de son contexte de rédaction. Dans le cas du récit sur Abraham, les chercheurs s’entendent généralement pour dire que le texte, tel qu’il est reçu aujourd’hui, provient de la fin de l’exil à Babylone. Le personnage d’Abraham existait vraisemblablement dans l’imaginaire religieux hébraïque bien avant l’exil. Mais le mode de vie migratoire d’Abraham, tel que raconté, témoignerait de l’expérience migratoire de ses auteurs. En d’autres mots, la vie des auteurs en diaspora nous invite à changer notre conception de l’histoire du patriarche. Avec la fin de l’empire babylonien et le début du règne perse, le peuple qui est en exil depuis déjà quelques générations, est appelé, tout comme Abraham, à quitter la terre où il se trouve pour aller vers la terre promise. Il doit sortir de la terre des idolâtres pour aller vers celle que Dieu a promise. Tout comme Abraham, les auteurs du récit ne sont pas encore en terre promise, mais ils la voient de loin et comprennent que c’est la terre de leur descendance. La foi d’Abraham, et surtout sa pratique, deviennent son identité, tout comme pour les exilés, qui souvent ont perdu la langue et les repères identitaires de leurs ancêtres. La foi au Dieu de leurs pères est le seul point de référence commun à tous les exilés d’origine judéenne. Ce que les auteurs du cycle d’Abraham retiennent de possibles textes antérieurs sur le patriarche ou de la tradition orale sur celui-ci dépend de leur propre réalité. Ils font ce que nous pourrions appeler aujourd’hui de la théologie contextuelle, au sens où ils interprètent leur tradition de foi à la lumière du contexte social dans lequel ils se trouvent. Ils font d’Abraham, l’archétype de ce migrant en quête de la terre promise qui cherche à s’établir quelque part pour enfin cesser d’être migrant et devenir immigrant sur une terre qui deviendra sienne.

Étranger ou immigrant ? Le « nous » en cause

Comment l’histoire d’Abraham peut-elle nous éclairer aujourd’hui dans notre relation avec l’étranger? Pour y répondre, il faut d’abord remettre en question la pertinence du terme « étranger » et comprendre pourquoi nous préférons maintenant parler de migrant ou d’immigrant. Pour pouvoir parler d’« étranger », il faut d’abord établir les critères et caractéristiques qui déterminent qu’un individu appartient à un groupe particulier. Ainsi, celui qui ne correspond pas à ces critères et caractéristiques est considéré comme « étranger » par rapport à ce groupe. Il faut savoir aussi que les critères définissant l’appartenance à un groupe sont très mouvants, versatiles et subjectifs. Cette subjectivité fera en sorte que, aux yeux de certains, un individu fera partie du groupe, alors que pour d’autres il en sera étranger. Autrement dit, l’ensemble des critères et caractéristiques d’appartenance à un groupe crée les catégories du « nous » et du « eux ». Dès qu’on identifie une personne comme faisant partie ou non d’un groupe, on biaise, par le fait même, notre relation à celle-ci. C’est le premier pas menant à une possible exclusion. Pour sa part, le terme « migrant » désigne celui qui est de passage, tandis que le terme « immigrant » désigne celui qui s’installe pour rester. Le discours ambiant soutient qu’il ne faut plus parler d’« immigrants » mais plutôt de « migrants », parce que le premier terme serait trop stigmatisant. Mais le migrant a aussi le droit d’être immigrant, il a le droit de vouloir s’établir et de ne pas être que de passage. Dans la perspective que nous défendons ici, le « nous » est constitué par ceux qui sont là, peu importe leur langue, couleur de peau, origine ethnique, etc. Il n’est pas un groupe auquel appartiendrait le lieu où ils se trouvent. Tous ceux qui vivent à un endroit sont appelés à composer un « nous » qui est en permanente construction et transformation. Toute sa vie durant, Abraham a dû habiter des lieux où ne prédominaient ni sa langue, ni sa culture, ni sa foi, que ce soit parmi les Philistins ou les Égyptiens, ou lorsqu’il occupait le même territoire que son neveu Loth, père des Ammonites et des Moabites. Le « nous » d’Abraham était variable et sujet à changer au gré des mouvements migratoires. Bien qu’il fût un pèlerin-migrant qui a immigré à plusieurs endroits, Abraham n’a jamais été étranger là où il habitait. En tant que père dans la foi, Abraham nous invite à saisir et vivre cette condition pérégrine qu’était la sienne et à voir en l’autre pèlerin quelqu’un qui par sa condition n’est pas un étranger, même s’il immigre là où nous nous trouvons.

BELLEROSE, Martin, La condition pérégrine d’Abraham : étranger ou immigrant, Parabole, Vol.33. no.33. septembre 2017